Apocalypse

7 pages publiées dans la revue 303 n°99, 2007



Amour, Argent, Ambition : les personnages mis en scène par Danny Steve s’obstinent à vivre par cœur la "règle des trois A" enseignée aux apprentis scénaristes. L’auteur, dont le graphisme va d’une malicieuse maladresse à des lignes méticuleusement décalquées, met à profit des dons subtils de saboteuse (oui, Danny est une fille) quand il s’agit de (dé)doubler en français les séries télévisées anglo-saxonnes, voix off à la clé.
La scénariste et dessinatrice nantaise plonge ces destins pathétiques dans le bain du révélateur, sous une lumière rose. Les rêves des Barbies peuvent tourner au vinaigre, les angoisses enfouies des hommes d’action resurgir en pleine course-poursuite. Tout cela picote les yeux du lecteur conformiste, et ravit celui qui s’en laisse conter, car ces malaises existentiels se jouent par des décalages finement élaborés entre texte et image. Quoi qu’il en soit, « l’entropie romanesque continue. Vengeance, pouvoir, violence continuent de mener leur monde1. »
Lorsque la lucarne magique est en panne, que Danny Steve, video jockey à ses heures nocturnes, n’est pas occupée à vivre sa vie diurne, elle traduit sa fascination pour l’imagerie médiévale et ses pouvoirs d’évocation par des pages de bande dessinée un brin érotiques, pimpantes et eschatologiques, qui doivent beaucoup aux jeux de tarot. Affaire d’interprétation donc, laissée pour une bonne part au lecteur attentif. On dirait que l’expression « mise en abyme », qui renvoie à la fois au gouffre insondable et à la science héraldique, a été conçue pour elle.
Il était tentant de demander à Danny Steve de relire pour nous la splendide tapisserie de l’Apocalypse, conservée au château d’Angers : narration symbolique s’il en fut, fruit d’une seule technique – tapisserie de lisse – et objet double – endroit, envers. L’auteur s’est prêté sans sourciller à ce jeu périlleux de déambulation, revenant sur les lieux du chef-d’œuvre, comme une songeuse aux yeux bien ouverts. Sans ostentation, en gardant le sourire : bref, de bonne grâce.
Tanitoc

1. Bob Silver, l’homme impossible, Les Requins Marteaux, collection « Carrément », 2001.

revue 303 n°99, 2007