Revue 303

couverture + 6 pages "carte blanche"
n 146, 2017

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La psychognosis peut-elle casser des briques ?

A t-on jamais vu un artiste brasser dans un même élan Chapi Chapo, Dirty Harry et Donald Judd ? Réconcilier Ezra Pound et la skate-culture ? Marier la philosophie spéculative à la doctrine holistique ? Avant Danny Steve, jamais. Qui se cache d’ailleurs derrière cette marque de fabrique apposée comme un tampon, comme pour mieux emmêler les pinceaux ? À chacun de se faire son idée.

Si le livre reste son médium de prédilection, le travail de Danny Steve excède les deux dimensions et n’est circonscrit à aucun cadre pré-défini. Musique pour l’oeil fallacieuse (Mathrock) ou débauchage de l’art minimal dans une parodie kitsch et new age (Minichimis), mystique cybernétique (Trou Carré) ou fanzinat low-key (Opération Ile Flottante) - l’illumination de l’instant, dans la merveilleuse hilarité qu’elle suscite, finit toujours par se frotter aux sciences cognitives. Avec espièglerie, Danny la malice dévoile les états limites de la matière, les perspectives qu’offrent un certain au-delà de l’objet, voire un au-delà du possible. Ses travaux semblent se cristalliser autour d’une morphologie littéralement inouïe, un univers de formes malléable à merci qui métamorphose le dur en mou, le terne en multicolore, le concret en abstrait, le mat en phosphorescent, l’amorphe en animé et la géométrie non-euclidienne en hypercubisme. Qu’elles soient dessinées ou sculptées, exécutées à la tablette graphique ou au tractopel, ses formes organiques excèdent l’espace qui leur étaient circonscrites, repoussant leur logique d’expansion jusqu’à l’entropie : entre la lave volcanique et la pâte Slime, la méduse et le gâteau à la crème, le chewing gum et le champignon. On songe aussi bien à l’Aliment Blanc de Malaval qu’à un Blob irradiant de couleurs flashy (Kiss of the Paraghost). Au final, l’oeuvre de Danny Steve forme un gigantesque rhizome proliférant tous azimuts : dessin, vjing, sculpture, musique, performance, rien ne l’arrête ! Plutôt que de convoiter un statut (une stature ?) d’artiste-démiurge, Steve pulvérise les catégories toutes faites, se faufilant l’air de rien dans les interstices de l’entertainment. Go Danny, shoot’em up !!

Pour autant, l’artiste touche-à-tout sait esquiver les écueils du postmodernisme, sauter par-dessus les obstacles comme un cheval lancé au galop, bifurquer agilement sans tomber dans les failles, avec une légèreté qu’on soupçonne feinte. Danny Steve sonne le glas du canon académique : elle révèle un lexique de formes délibérément confuses, non pas hétérogènes mais exogènes, et dont les motifs éclosent entre les braises d’un feu chantant, dans l’élan d’une ivresse narcotique et délurée, dans les entrelacs de lignes crépues comme des poils pubiens (la série Eight).

À sa façon, faussement dilettante, Danny Steve prête une conscience aux objets, alloue un métabolisme à des formes inanimées. Et prolonge à travers sa production artistique l’un des questionnements de Peter Sloterdijk dans le premier tome de Sphères : « Peut-il exister une substance qui serait simultanément une sensation ? Existe-t-il un massif montagneux qui soit enceint de quelque chose qui n’est pas de la roche ? A-t-on jamais entendu parler d’un basalte qui se développera comme animation et conscience de soi ? » À défaut de réponse, Danny Steve nous livre ses propres spéculations, dans un jeu de va-et-vient permanent entre le fond et la forme. En gardant à l’esprit que c’est parce que le principe de raison est absolument faux que le principe de non-contradiction est absolument vrai.

Julien Bécourt
texte publie dans la revue 303 n 146, 2017